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... La caravane passe

La caravane des dromadaires

A une vingtaine de kilomètres de Tazzarine, le bus du désert débarque enfin ses passagers, ivres de cahots et d'images. Déjà. A l'ombre des acacias, un tapis et quelques matelas moelleux attendent les fessiers délicats. Au bout de quelques minutes, notre guide apporte le thé sur un plateau. Un breuvage que nous consommerons matin, midi et soir et à toutes les sauces : sucré, amer... Il faut boire le godet d'un seul coup, sous peine d'ingurgiter des ersatz de feuilles de thé, âcre sensation pour le palais. Comme la soupe traditionnelle, cette boisson aiguise les appétits. Peu à peu, j'apprends à connaître mes compagnons de route. Marie-Cécile et Bernard sont cousins et picards, Danièle et Michel, bretons et mariés et Claude et Danièle, tante et nièce. Je passe la moitié du repas à m'esbaudir devant les expressions utilisées : « baller » (tomber) ou «hucher » (interpeller). Marie-Cécile a un langage très imagé qui m'amuse au plus haut point. Contrairement à moi, ils ont déjà une certaine habitude du désert et savent quelle attitude adopter face à l'imprévu. Par exemple, je ne tiens pas particulièrement à me faire chatouiller nuitamment les extrémités par une bestiole du cru : insecte ou scorpion. Pour me rassurer, chacun y va de sa petite histoire : « Il s'était fait piquer par un scorpion, son bras avait doublé de volume. C'était impressionnant... » Je tente de ravaler mes terreurs de petite citadine choyée dans le coton.

Fumet exquis

Bizarrement, mes peurs s'estompent à mesure que la faim me tenaille. De la cuisine spartiate de Mohamed monte un fumet exquis. Le plat qui arrive sous nos yeux est tellement esthétique que certains sortent l'appareil photo pour immortaliser l'instant : concombres, tomates, maïs et choux s'agencent harmonieusement dans l'assiette. Notre guide rompt cet ordonnancement pour nous servir. Au menu donc : crudités, sardines et féculents, mitonnés par Mohamed. Là, au milieu de nulle part, sans plaque de cuisson ni four, il parvient à composer de divines partitions culinaires. Le bavardage incessant cesse et nous goûtons des saveurs nouvelles.
Le repas touche à sa fin. C'est ce moment que choisissent nos compagnons à quatre pattes, pour apparaître. Quatre dromadaires, chargés comme des baudets, s'approchent d'un pas nonchalant, en roulant de l'arrière-train. Leur pitance les attend : des grains d'orge éparpillés sur une couverture. Ils engloutissent goûlument la nourriture sans prêter attention à ces étranges bipèdes, armés de leur engin sonore, qui tentent une timide incursion dans leur direction. L'endormissement étreint nos férus de sieste qui s'allongent bientôt pour un petit somme, prélude à l'effort de l'après-midi.

Profusion de tissus

En compagnie de Michel, des deux Danièle et de Claude, nous chaussons les godillots et décidons de nous aventurer dans le village, tout proche. J'ai la tenace impression que les habitations et les champs ont été soudainement délaissés par les Berbères, comme s'ils avaient dû fuir devant des hordes barbares.
Brusquement un «salam aleikoum » sonore retentit derrière un buisson. Là, dans le carré en pisé qui abrite le puits, un jeune homme nous hèle. Au fil de la marche, nous croisons femmes, enfants et vieillards. Les premières, drapées dans une profusion de tissus, sont en retrait et nous dévisagent subrepticement d'un œil parfois soupçonneux; les seconds, plus hardis, nous emboîtent le pas, tentant de glaner piécettes, bonbons ou stylos; les derniers, fichés dans la terre à l'ombre des maisons, nous adressent des saluts chaleureux, ponctués de sourires souvent édentés.
Nous effectuons le tour du propriétaire. Un homme, vêtu d'une gandoura, semble nous inviter vers les hauteurs. Il ne s'exprime qu'en berbère et aucun d'entre nous ne comprend cette langue préislamique.

Incessant brouhaha

L'heure de prendre la route est proche. Lestés de nos sacs à dos, nous retraversons l'oasis peuplée pour rejoindre le lieu du bivouac. Dromadaires et chameliers ne tardent pas à disparaître dans le lointain. Le chemin caillouteux serpente dans la plaine interminable. En fond, le djebel Saghro se détache sous le ciel nuageux.
Depuis le début de l'après-midi la chaleur est montée, imperceptiblement. Les pauses désaltérantes sont de plus en plus fréquentes. Bernard et Marie-Cécile ont adopté la « chameau attitude » et ingurgitent le précieux liquide par un tube, relié à une poche contenue dans leur sac à dos. En deux heures, nous n'aurons pas rencontré âme qui vive. La solitude est quelque chose d'angoissant pour nous : accoutumés à vivre dans un brouhaha sempiternel, nous courons du matin au soir après les minutes qui glissent inexorablement entre nos doigts impuissants. Là, la course du quotidien s'arrête. Nous nous concentrons sur chaque pas. Ces petit gestes, autrefois anodins, prennent ici une ampleur inégalée. Manger une orange juteuse, se laver les mains ou les dents : tout prend une saveur particulière.
L'oasis est en vue. Derrière un muret de pisé, un autochtone, le visage tanné et buriné par le soleil surgit, des bouteilles d'eau minérale à la main. Il les pose près de la tente des chameliers et s'en va discrètement, en échangeant quelques mots avec notre guide. Demain matin, chacun d'entre nous achètera pour 10 dirhams (environ 1 euro) la bouteille, ce dont il a besoin pour la suite du périple.

Maison de paille

La vie de nomade est un apprentissage. Surtout pour ceux qui n'ont jamais expérimenté la précarité de cette existence. Ignorer le matin quel abri de fortune ou quelle toile mince nous abritera le soir. Scruter le ciel en tentant de discerner l'éveil du vent. Arrimer solidement la tente, maison de paille. Je me sens fragile, mais c'est une vulnérabilité sereine qui m'assaille. Les soucis sont évincés.
Après quelques péripéties, nos constructeurs amateurs ont fini d'édifier le toit, écrin de leurs ronflements nocturnes. Un grincement retenti. L'un des chameliers est en train de tirer l'eau du puits. J'essaie à mon tour. Il faut tourner la manivelle, en y jetant toutes ses forces. Ensuite il faut orienter le seau pour que le précieux liquide tombe dans le bidon, sans déborder. Je retrouve des gestes ancestraux que je prends plaisir à accomplir. Mais seulement parce que ce n'est pas une corvée quotidienne. Je mesure tout le confort de n'avoir qu'un robinet à tourner pour disposer efficacement du vital.
Sous ces latitudes, le soleil tombe très vite. A peine avons-nous achevé un brin de toilette, que l'astre amorce sa descente entre deux montagnes. Rapidement la température baisse. Sur ma peau, la brûlure de la journée s'avive. Je tente de lire dans la pénombre naissante. J'ai amené un exemplaire du Canard Enchaîné. Mais cette semaine, les rumeurs du monde m'indiffèrent. J'ai choisi, pour un temps, d'occulter les malheurs des grands de la terre et le montant de leurs parachutes dorés.

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