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Décalage

Décalage

Camping à la ferme en plein désert

Pour la dernière fois, nous repartons sous le soleil de midi. L'omniprésence des rochers qui parsèment le chemin renforce cette déroutante sensation de fournaise. Le dénivelé à franchir décuple notre lassitude. Ici, incidemment, le désert s'est coulé parmi les pierres, recouvrant tout de sa cruelle et indélébile empreinte. Sur la crête des dunes, nous progressons avec lenteur. Les pieds glissent, achoppent contre cette matière étrange à la texture fuyante. Les muscles des cuisses sont sans cesse sollicités. Mon tendon me fait de plus en plus souffrir. J'ai l'impression qu'il peut se rompre, à tout instant.
Au faîte de l'ultime éminence, la récompense : à nos pieds, à perte de vue, un paysage infini s'étend. Mélange de roches, de sable, d'oasis et de villages. Du doigt, notre guide trace un itinéraire imaginaire sur cette apparition fantasmagorique. C'est cette plaine interminable que nous avons parcouru cinq jours durant. Près d'une centaine de kilomètres à travers ces espaces mouvants qui, bientôt, seront peut-être totalement conquis par l'implacable désert.
Nous entamons la descente en direction du camping à la ferme. J'ai l'impression d'être un ermite que l'on contraint soudain à rejoindre le monde. Je n'ai nulle envie de retrouver une civilisation dont j'aurais voulu oublier jusqu'à l'existence. Même si, ce soir, il s'agit juste de prendre une douche chaude et de se lover dans des draps propres.

Malaise

Les derniers hectomètres paraissent éternels. Seule la force de l'habitude me pousse à mettre un pied devant l'autre. J'ai la sensation d'être une âme perdue, condamnée à errer sans fin dans cette solitude inhumaine. Nous touchons au but. Au fond d'une cour, la maison de notre guide s'élève. Visiblement, les finitions ne sont pas totalement achevées. Nous pénétrons timidement à l'intérieur.
La fraîcheur du lieu assaille nos peaux enfiévrées par le soleil. Dans la pièce du fond, les nombreuses sœurs, le frère et la maman de notre guide nous accueillent. Les poignées de main sont timides mais cordiales. Nous prenons place pour le rituel du thé. Rapidement, l'atmosphère me met mal à l'aise. Les sœurs de notre guide, toutes assises côte à côte, semblent soumises à je ne sais qui. Elles glissent silencieusement dans la pièce, apportant de savoureuses pâtisseries orientales, sucrées et fondantes. Elles baissent les yeux, plongées dans je ne sais quelle mystérieuse méditation.

Conceptions occidentales

L'un de nous fait état de leur beauté. "Oui elles sont belles mes sœurs, elles méritent un mari". Cette réponse de notre guide trahit une mentalité que je croyais avoir plus ou moins disparue dans un pays comme le Maroc, assez ouvert sur l'extérieur. Comme si l'existence d'une femme se bornait à trouver un mari, à lui donner des enfants et à lui concocter de bons petits plats. Une réflexion affleure à mes lèvres : "A quoi cela sert-il d'être belle si l'on est obligé de se voiler". Je brûle de la jeter en pâture. Là, devant tout le monde. Mais je me contiens. Je ne veux pas gâcher la fin du voyage, mettre mes camarades en porte-à-faux et blesser nos hôtes, qui, après tout, perpétuent une tradition ancrée depuis des siècles. Et puis, en réagissant de la sorte, ne plaquerais-je pas arbitrairement mes conceptions occidentales sur les différentes facettes d'une culture que je connais peu.
Je regarde ostensiblement le mur nu qui me fait face. Je ressens comme un poid immense. Ces jeunes fille sont-elles heureuses ainsi ? Les oblige-t-on à se couvrir de la tête aux pieds ? A servir les hommes tous les jours de leur vie ? A rester vierge jusqu'au mariage, tandis que leurs homologues masculins sont libres d'éprouver leur virilité? A épouser quelqu'un qu'elles n'ont pas choisi et qu'elles n'aiment pas? Visiblement, une des sœurs a déjà refusé un époux potentiel. Notre guide restera muet sur les conséquences de cette décision. Dans ce coin reculé, les hommes à marier ne sont pas légions. Jusqu'à quand pourra-t-elle camper sur ses positions?

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© Kami - Août 2010