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LES DESERTS > Récit de voyage > Voyageurs de l'au-delà

Chapitres

Rupture

Cahin-caha

La caravane passe

Française bon teint

Nomades

Derrière la façade

Voyageurs
de l'au-delà

Oasis miraculeuse

O nuit enchanteresse

L'empreinte indélébile
du désert

Crépuscule éternel

Fournaise incandescente

Décalage

Voyageurs de l'au-delà

Un village en ruines

Troisième jour. Depuis deux heures du matin, le vent souffle en rafales discontinues et s'engouffre sous la tente. J'ai la sensation qu'une bestiole, dotée d'une multitude de pattes, parcourt mon frêle abri de long en large, guettant la moindre de mes défaillances pour se ruer sur moi. Je ne cesse d'allumer et d'éteindre ma lampe frontale, en scrutant le moindre recoin. Rien. Pas l'ombre de la queue d'un scorpion. Le sommeil m'ayant quitté, je décide de m'extirper de la chaleur du sac de couchage. Chaque matin, le rituel est le même. Démonter les tentes, ranger tant bien que mal ces morceaux de toile souillés et imbibés de terre fine et de sable.
Depuis hier soir je suis un peu angoissée : je pensais avoir laissé mes soucis sur le tarmac de l'aéroport de Toulouse, mais je les traîne bel et bien dans ma besace, comme un fardeau trop lourd que je m'échine à porter, en pure perte. Quelques strophes d'un poème de Charles Baudelaire, apprises il y a plus de dix ans, frappent à la porte de ma mémoire.

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

Peut-être suis-je partie pour de mauvaises raisons, comme l'exprime le poète dans Le Voyage, extrait des Fleurs du Mal : « Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ; D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns, Astrologues noyés dans les yeux d'une femme, La Circé tyrannique aux dangereux parfums. »

Clopin-clopant

Je suis tirée de mes réflexions matinales par un concert de blatèrements. Maurice doit encore faire des siennes. C'est ainsi que nous avons baptisé l'un des dromadaires, en référence à un film dans lequel Coluche donne toute sa mesure : La vengance du serpent à plumes. Il y campe un type un peu gauche, employé dans une entreprise de rapatriement sanitaire. Au début du film, sa compagne lui téléphone mais la voix de son petit ami lui revient, couplée à d'étranges bruits : c'est un dromadaire qui affiche sa désapprobation. Le personnage, joué par Coluche, ne cesse de lui seriner : « Arrêtes Maurice », tandis que sa copine croit qu'il est au lit avec un homme.
Notre Maurice est un facétieux fugueur. A la moindre halte, il bourlingue pour dénicher quelques pousses d'acacia en guise de friandise. Les chameliers, lassés de ce sempiternel jeu de cache-cache, ont fini par l'entraver. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à se faire la malle, clopin-clopant.

Morts en terre d'Islam

Pendant que Maurice et ses comparses prennent la tangente, nous atteignons un village en pente. Le lieu est presque à l'abandon. Quelques habitations en état abritent encore un semblant de vie. Dans une pente terreuse, un amas de branchages et de vieux tissus s'amoncellent. C'est le cimetière qui crée le lien avec les ruines, quelques mètres avant l'entrée du défilé. Sur plusieurs dizaines de mètres, des pierres dressées marquent la présence de sépultures : une pierre trahit une tombe masculine, deux une tombe féminine.
En terre d'Islam, les morts doivent être enterrés dans un linge, 48 heures au plus après le décès, la tête tournée vers la Mecque. Aucun mur, aucun grillage ne sépare le monde des morts de celui des vivants. Les habitants côtoient leurs ancêtres, les membres de leur famille qui ne sont plus. Je suis déroutée : nous refusons de voir la mort en face, reléguant tombes et sépultures en périphérie des villes. Nous avons des dates pour nous recueillir, des cérémonies du souvenir. Ici, c'est une réalité acceptée qui appartient à l'essence même de l'existence.

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© Kami - Août 2010