Au petit matin du deuxième jour, une brume diffuse flotte sur l'interminable étendue de roches. Il est 6h25. Les yeux encore collés de sommeil, je m'extirpe péniblement de mon sac de couchage. La nuit a été fraîche et bruyante : mes camarades de pérégrination s'étant mis en tête d'interpréter le trio pour ronfleurs en ut majeur. Je fais coulisser, tant bien que mal, la fermeture éclair élimée de l'auvent.
Au dehors, le soleil est déjà prégnant et le campement s'anime, peu à peu. Tous les matins, pendant cinq jours, patiemment, nous allons accomplir ces gestes nomades. Laisser l'oasis dans laquelle nous avons passé la nuit; ignorer l'environnement du soir et frémir de plaisir devant l'inconnu qui s'offre à nous. A huit heures, tout est à peu près bouclé. Chacun, dans le tréfond de sa conscience, se prépare à ce véritable premier jour de marche.
Dans le léger brouillard mouvant, je distingue la première mise en jambe du périple. Une passe, peu escarpée, se profile. Le chemin est caillouteux. Je force l'allure. Pour le plaisir infime de distancer mes camarades, celui de sentir chaque muscle de mon corps. Extirpé de sa gangue de confort, il sue et craquèle, mais tient bon devant ce surcroît incongru d'ardeur. Le sommet. Déjà, les premiers signes de lassitude apparaissent. Les oranges du petit déjeuner, que certains ont conservé, se dégustent langoureusement, tel des mets savoureux.
Chamelier, cuisinier et dromadaires nous tâlonnent. Puis plongent vers une large vallée. Dans la plaine, leurs trois formes progressent sur le fil ténu d'un chemin que l'on distingue à peine. Trois mirages en surimpression, sur fond de paysage aride, ponctué d'arbustes rares et comme atrophiés.
Une vaste étendue s'ouvre devant nos yeux. Plus de repères, plus de perspective. A quoi se raccrocher désormais ? Aucune route, pas de buildings, ni d'éminence. Perte. Soudain, trois points minuscules se mettent à grossir. Trois gosses viennent à notre rencontre, à la fois volontaires et hésitants. Ils descendent et remontent inlassablement notre petite colonne, en quête de quelques dirhams. Pour solde de tout compte, Michel leur offre des stylos. Dans "le manuel pour touristes", les organisateurs nous conseillaient de ne pas donner d'argent aux populations croisées au fil du voyage. Pour ne pas encourager la mendicité. J'hésite. Les habitants de ce minuscule village ne possèdent rien : peut-être qu'une dizaine de dirhams... Finalement je me ravise : peur d'être maladroite, de paraître hautaine et de rejouer un mauvais feuilleton colonial. J'expérimente toute la difficulté de cerner une situation, lorsque l'on en est que le spectateur, néophyte et impuissant.
Un essaim d'enfants surgit des maisons. Pieds nus ou en sandales, ils s'approchent, nous dévisagent. Avec nos vêtements en bon état, nos chaussures et nos bâtons de marche, nous sommes en décalage. Je me sens mal à l'aise. Ils sont pauvres et n'ont pas choisi leur sort. Nous sommes riches et payons pour percer le décor et en découvrir l'envers. Loin des plages dorées et des G.O. du Club Med.
Sur le seuil d'une maison, un gamin pleure en se tenant le gros orteil. Il saigne. Ses sandales, trop grandes, l'ont fait trébuché. Notre guide sort la trousse à pharmacie et soulage le petit. Débarrassés de nos gros godillots, les chaussettes imbibées de sueur et de poussière, nous pénétrons dans une pièce sombre et basse, en terre battue. Les murs sont nus. Seule pointe de couleur : les portraits de la famille royale. Sous l'effigie de Mohamed VI, actuel commandeur des croyants, la généalogie de la dynastie s'affiche. Le père Hassan II, le grand père Mohamed V et Hassan III, l'héritier du trône. Seule concession à la modernité, un téléphone portable pend au bout d'un fil coloré.
L'absence des hommes est criante. Ils sont partis travailler en ville, au Maroc ou en Europe, souvent dans le bâtiment. Ils envoient la presque totalité de leur paie au pays, pour que leur famille puisse subsister. Quitte à se serrer la ceinture. C'est presque un problème de société. Dès qu'ils sont en âge de bûcher, les garçons s'exilent, laissant seules des dizaines de milliers de filles à marier. Aujourd'hui, au Maroc, on considère qu'il y a un homme pour sept femmes. Dans les villages reculés, comme celui-ci, on ne trouve plus que des vieillards, des marmots, des femmes et des jeunes filles.
Pendant que la maîtresse de maison prépare le thé, les enfants se pressent devant les deux seules ouvertures de l'habitation. Ils se bousculent, jouent des coudes pour apercevoir ces étrangers qui occupent leur espace. Leur regard est profond, expressif. Loin de celui des jeunes enfants-rois que nous côtoyons parfois. La semaine que nous traversons est une période sans école. Cela explique leur présence ici, à cette heure ouvrée. La salle de classe semble assez éloignée et il faut souvent près d'une heure pour s'y rendre. Certains font l'impasse, d'autant que, parfois, l'instituteur doit assumer un poste dans plusieurs établissements. Réduisant les heures d'enseignement à la portion congrue. L'analphabétisme gagnerait du terrain...